Depuis le 11 septembre, on entend régulièrement parler du traumatisme américain, un « traumatisme » qui les pousserait à la guerre contre « l’axe du mal », transfiguré sous la forme d’un terrorisme faisant tâche d’huile pour aboutir au terrorisme des états voyous.
C’est la thèse défendue par de nombreux penseurs, dont certains, tel André Glucksmann, qui pense que l’Amérique a subi ce jour là un choc qui l’a confronté à une nouvelle réalité, une réalité que nous autres européens refusons de voir car n’ayant pas été touchés par ce qu’il compare presque a une grâce. Mais la chute de deux tours, quelques tonnes de gravas, 3 000 macchabées de plus et deux avions encombrants le ciel en moins ne changent pas le monde ni sa structure, cela se saurait. Mais cela n’empêche pas Alexandre Adler d’écrire qu’il « a vu finir le monde ancien ». Le mot ancien est significatif. Utiliser ce mot pour qualifier un évènement, une rupture d’avec un âge qui ne date que de... 3 ans, c’est largement en rajouter à moins que cette ancienneté ne fasse partie d’une construction mentale. Et c’est bien de cela qu’il s’agit. Cet évènement fut le catalyseur de la société américaine vers une nouvelle construction mentale, un recadrement de sa vision théorique.
En effet, toute société, quelque quelle soit, se construit en fonction du sens qu’elle se donne. Un sens qui avant cela n’était pas perdu pour la société américaine, mais plutôt en déliquescence. Un sens ancien donc, celui de la lutte contre le communisme, celui du gendarme du monde, du protecteur de la planète. Bien sûr on a beaucoup entendu dire et écrit sur cela et les transformations de l’image des Etats-Unis dans le monde. Mais il ne s’agit pas ici de cela. Il s’agit bien au contraire de l’image intérieure d’une nation. Pour prendre un exemple, quelle est l’image intérieure de la France ? Nous nous voyons comme les éternels défenseurs des droits de l’homme, de la culture. Comme un peuple civilisé et puissant. Pour vous convaincre que cela n’est qu’une chimère, regardez dehors. Donc bien sûr le sens profond sur lequel se base la société est forcément erroné car il a une vision linéaire de l’histoire, la vision d’un rôle intemporel dans l’histoire et d’une quête vers la justice, l’égalité ou bien encore la modernité. Mais l’histoire a des soubresauts, elle n’a pas de mouvements réguliers, elle fonctionne par contradictions.
Des contradictions visibles pour un observateur extérieur mais que l’œil de la société concernée efface comme étant des anomalies ou les situent au sein d’un ennemi intérieur quelconque, une contestation qui n’ébranle pas l’unité avec laquelle cette société pense et donne du sens à sa propre activité. Quel est donc aujourd’hui le sens que la société américaine se donne ? Celui de la quête vers un monde meilleur, il y a presque une transfiguration avec les croisés, pour reprendre le terme de Bush et de ses contradicteurs, mais pas forcément ceux qui conquirent la terre sainte l’arme au poing, peut être plus ces chevaliers teutoniques qui se firent colons et par leur action modelèrent toute une région par leur volonté. Cette quête les conduits a une vision messianique, presque apocalyptique du monde où leur lutte précède la révélation. Cette recherche du sens les pousse à redevenir des acteurs, ceux de deux guerres. Au lieu de rester des arbitres et des spectateurs, cela les amène au sein d’une nouvelle cosmologie humaine où l’américain, non content de dominer le monde se prend pour un surhomme en voulant infléchir par son action l’histoire.
Le 11 septembre ne fut au fond qu’un prétexte sociologique pour trouver un nouveau sens à une société américaine en perte de vitesse. D’un jour à l’autre, le monde n’a pas changé mais la vision que l’on pouvait en avoir si. La société américaine se dirige vers un nouveau supplice de Tantale, ce défi qu’elle s’est lancée à elle-même préfigure se qu’elle fera d’elle-même et de sa puissance dans l’avenir. Mais cela relève d’une tâche sans fin. Une victoire porterait l’aigle impérial au plus haut de ses prétentions sans le moindre discernement réaliste et un échec aboutirait sans doute à une crise profonde des mentalités, une sorte de désabusement tout à fait européen. Un rapprochement avec les structures mentales européennes qui constituerait un véritable retournement. Car cette modalité de pensée que avons est en Europe est celle de peuples qui durant dix siècles n’ont cessé de se faire la guerre et qui aujourd’hui ont appris à leur dépend ce qu’il en coûte de vouloir l’hégémonie. Car cette hégémonie ne peut se construire qu’en opposition avec une autre force, militaire, politique, idéologique ou même symbolique. Et cet esprit de lutte qui contribue à redonner du sens à la nation américaine peut au moins en partie, expliquer la réélection triomphale de Bush car il constitue un avatar sociologique à la nouvelle définition de l’Amérique que s’est donnée l’Amérique du centre, les états rouges, à travers le prisme de schémas de pensée simplifiée par une culture et une information simplifiée à l’extrême. Cela peut nous rappeler la montée du fascisme en Allemagne dans les années 30, avec beaucoup de différences bien sûr, où Hitler était lui aussi l’avatar du nouveau sens donné à la nation allemande, celui de la force retrouvée. Mais pour que le sens ne soit pas que pure forme, seule de grandes réalisations peuvent lui donner du fond. Pour les Etats-Unis, cela a déjà donné deux guerres, la suite, l’avenir nous le dira...
Démosthène. |