Le monde qui s’offre au regard des jeunes en ce début de millénaire n’a que peu de rapport avec celui que découvraient leurs parents aux mêmes âges et ce n’est pas sans difficulté que parents et enfants partagent, d’une certaine façon, une sensibilité « d’immigré » dans cette nouvelle société, même si cette étrangeté du monde ne porte pas sur les mêmes sujets pour les uns et les autres.
De fait, les données sociales et économiques qui font désormais partie de l’environnement quotidien bouleversent nos valeurs les plus simples. Mais les mutations qui sont intervenues depuis une trentaine d’années n’ont pas seulement concerné les sphères économiques, politiques ou sociales. Elles ont profondément bouleversé les rapports entre les citoyens : entre les hommes et les femmes, entre ceux qui sont dans la norme et ceux qui sont dans la marge, mais aussi entre les parents et les enfants, entre les adultes et les jeunes.
Ces bouleversements conduisent bien évidemment à s’interroger plus largement sur les choix collectifs qui concernent l’intégration de la jeune génération dans la société, aux côtés des autres générations et nous obligent donc à nous poser des questions sur notre propre rapport à la jeunesse : finalement, ce qui est en jeu, est-ce les difficultés qui se manifestent chez elle, ou plutôt notre propre seuil de tolérance à son égard ? Y a-t-il, de fait, un « problème », une « crise » de la jeunesse ? Nous ne le pensons pas. La jeunesse, dans ce qu’elle est, nous renvoie, que nous le voulions ou non, une certaine image des moeurs de la société. N’oublions pas, comme le souligne si justement Pierre Bourdieu, que la jeunesse n’est qu’une construction sociale et qu’en tant que telle, elle relève largement de choix collectifs. Certes, chaque jour, les "problèmes des jeunes" (renforcés par la surmédiatisation en particulier des "événements des banlieues") semblent de plus en plus nombreux, de plus en plus importants. Mais si la jeunesse pose problème, peut être est-ce tout simplement parce que le discours public est devenu au cours des dix dernières années, un exutoire aux peurs collectives et que ces sentiments se sont progressivement projetés sur les groupes les moins intégrés au système, notamment sur les jeunes. Ainsi, « le recours au discours "jeunesse égale problème" permet aux instances sociales, politiques et économiques de nier leur part de responsabilité et leur impuissance face à l’évolution des problèmes auxquels notre société est actuellement confrontée à tous les niveaux » .
Puisqu’il s’occupe de jeunes, l’animateur socioculturel est bien évidemment fortement sollicité afin de répondre à toutes les problématiques liées à cette catégorie de la population. Et ce d’autant plus que les valeurs et cadres de vie liés à la famille, à l’école et au travail ne jouent plus de manière aussi évidente le rôle intégrateur qu’ils assuraient dans le passé. Nous pouvons toutefois nous demander, au vu de ce qui vient d’être établi, si il est bien logique de lui faire porter le poids de cette responsabilité, dans la mesure où ces problématiques dépassent largement le cadre classique de l’animation socioculturelle.
De par la spécificité de son champ d’action et les prérogatives qui sont les siennes, l’animateur est certes susceptible de pouvoir intervenir et d’apporter, comme nous avons pu le voir, un certain nombre de solutions potentielles, ne serait-ce qu’en permettant, dans sa pratique quotidienne, aux personnes qui se rencontrent de mieux se comprendre, de s’apprécier, quelles que soient leurs différences, ou plus simplement de s’ignorer sans crispation. En agissant comme il le fait sur le lien social et ses dimensions culturelles, à la fois au niveau collectif et sur le plan individuel, et en redonnant à chaque individu le sentiment d’appartenance à une communauté, il suscite ainsi le développement des solidarités et contribue à prévenir l’isolement et la stigmatisation. Dans une certaine mesure, nous pourrions dire qu’il contribue à l’intégration des diverses populations en reconnaissant le droit à la différence.
C’est du moins cette démarche qui, nous le pensons, a prévalu depuis une vingtaine d’années et qui continue à prévaloir aujourd’hui dans l’émergence d’espaces intermédiaire hors institutions qui jouent un rôle non négligeable en permettant aux jeunes de trouver pleinement leur place face au monde adulte. Attentif aux transformations de l’environnement local, il peut détecter de nouveaux besoins liés à l’évolution de la situation des jeunes.
Bien évidemment, notre propos n’est pas de « sanctifier » l’animateur socioculturel en lui attribuant des vertus excessives. Son action au quotidien n'est rien qu'un signe parmi de multiples autres de la vitalité de notre démocratie, un apprentissage toujours à reconstruire dont il convient de mieux connaître les enjeux. Il nous semble toutefois important de souligner comme nous l’avons fait la portée effective de son action, notamment vis-à-vis des jeunes. En articulant une efficacité technique, une capacité de médiation stratégique et un système de valeurs qui lui est propre, il participe ainsi, en tant qu’élément moteur, au développement local. « Dans cette société qui ne porte plus de projet collectif qui ne produit plus de sens, de projet dans laquelle l’individu ne se (re)connaît plus » , l’animateur est en charge d’établir une relation entre les différents groupes auxquels il peut être amené à faire face. Cette relation ne consiste pas à écraser ou se faire écraser, à dominer ou à se faire dominer, à asservir ou se faire asservir, mais à essayer de trouver les modalités et les moyens les plus adéquats pour comprendre et pour se faire comprendre, pour accepter et pour se faire accepter, pour atteindre et pour se faire atteindre.
Comme le dit l’adage, « quand le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt ». Les adultes ont tendance à regarder la jeunesse plutôt que ce qui s’annonce. Ceci est, nous l’avons vu, une bonne façon de ne pas en traiter. L’animateur en tant qu’acteur de l’éducation populaire, se doit de le faire, sans jamais tomber ni dans le rejet ni dans la démission au risque de se renier lui même.
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